Les textes

L'identité allaudienne (1/4)

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Mémoire et histoire

Lucien Aschiéri

Docteur ès Lettres

 

ArmoiriesPendant longtemps la cité phocéenne, circonscrite dans ses remparts, était distante d’une douzaine de kilomètres du bourg allaudien. Mais du fait que l’éloignement se mesure, le plus souvent, en temps nécessaire pour relier deux points, vu la lenteur des transports à cette époque- le parcours s’effectuant le plus souvent à pieds, parfois en charrette-, il s’agit de prendre en compte l’éloignement ressenti ou vécu plutôt que l’évaluation kilométrique de la distance géographique.

Cependant, malgré cet éloignement vécu, la ville demeurait présente par sa domination économique. Des bourgeois marseillais possédaient terres et bastides à Allauch. Cet assujettissement, cette pesanteur économique nourrissait un certain ressentiment qui démarquait l’Allaudien du Marseillais. Ainsi, la double barrière, économique et géographique, préservait l’identité allaudienne.

Actuellement, la barrière économique s’est tout autant écroulée que la barrière géographique. De nombreux Allaudiens travaillent à Marseille sans pour autant se sentir dominés économiquement. La suppression des octrois, l’implantation des Marseillais dans des banlieues périphériques ont gommé la distance sociale. A l’heure , donc, où les limites administratives entre Allauch et Marseille ont été gommées, à l’heure où se développe un habitat pavillonnaire qui abrite une population « d’étrangers », face à l’afflux démographique, à l’accélération de l’histoire, à l’acculturation de la grande métropole voisine, est-ce que la communauté allaudienne a pu conserver sa mémoire collective, son identité ?

Pour le savoir, le plus simple était d’aller le leur demander. Je me suis, donc livré à une enquête orale pour cerner le discours que la communauté tenait sur son passé. Mais je me suis ,aussi, intéressé à l’histoire politique, démographique, économique, sociale et évidemment des mentalités, de la Révolution Française à nos jours. Non pas pour écrire l’histoire d’Allauch, mais pour confronter la mémoire collective recueillie à une histoire scientifique, afin de déceler la façon dont certains évènements furent vécus, comment ils furent transformés, pourquoi certains furent effacés et d’autres masqués car les non-dits sont très révélateurs du comportement d’une communauté. Du corpus mémoriel recueilli, trois thèmes se sont dégagés : le siège d’Allauch par les Sarrasins, une vision idyllique du passé et la contrebande du tabac. Je les aborderai successivement.

Procession-1Le siège d’Allauch par les Sarrasins constitue l’événement mythique et fondateur de la communauté allaudienne. Fondateur, car il marque le début de l’histoire allaudienne. Aucun évènement n’a laissé de trace dans les mémoires . Mythique, car il est chronologiquement impossible qu’il ait eu lieu. En effet, la construction du château remonte au XII ème siècle, bien après l’expulsion des Sarrasins par Guillaume le Libérateur, Comte de Provence, vers 973. Ce mythe m’a été raconté maintes fois. Madame G… me narra cet épisode de la façon suivante :

"Le château fort, il avait été pris par les Sarrasins. Ils étaient encerclés. Ils voulaient les faire mourir de faim. Comme les seigneurs s’étaient trouvés là, ils ont pris les sept pains qui restaient ; ils les ont mis au bout d’une lance et ils l’ont envoyée chez les Sarrasins. Quand ceux-là ont vu qu’on leur envoyait du pain, ils ont dit : ils mouront pas de faim."

La confusion du témoignage s’explique par la pauvreté lexicale du témoin. Une analyse serrée du texte nous apprend que les Sarrasins assiègent les Allaudiens. Or ceux-ci n’avaient pour provision de bouche que sept pains. Pour convaincre les Sarrasins qu’ils n’avaient pas à redouter la faim, ils enfilèrent les pains à des flèches qu’ils lancèrent dans le camp des assiégeants. Les Sarrasins pensant qu’un tel gaspillage était une preuve de surabondance de vivres levèrent, immédiatement, le camp.

Un autre témoin transporte l’épisode en 1870. Ecoutons le :

« Vous savez, pendant la guerre de 1870, ici, il est venu les Sarrasins jusque dans le fond en bas .Alors, à la vierge du château, c’était le château féodal, il y avait le créneau pour mettre la chose pour tirer, vous savez. Alors, le donjon il tirait et les autres toujours ils avançaient. Alors il a dit : «  qu’est-ce qu’on pourrait faire ? » Il a dit : »Eh bien on va leur envoyer du pain, comme ça ils verront que nous ne crevons pas de faim et que nous pouvons tenir ».

A la question : » Qui attaquait, alors ? ».mon interlocuteur répond : » Les Sarrasins… les Sarrasins en 70. La guerre de 70…».

Ce qui frappe dans ce témoignage, c’est l’hétérogénéité des niveaux de langage. Des circonlocutions comme « mettre la chose pour tirer » qui pallie la méconnaissance du terme propre côtoient tout un vocabulaire relatif à l’architecture médiévale. : créneau, donjon, château féodal. Notre témoin a certainement écouté cette histoire à maintes reprises, ce qui peut expliquer l’assimilation d’un lexique propre à la période où se situe l’événement. Cependant, par un processus de généralisation, la lutte contre les Sarrasins devient le pendant de celle menée contre les Allemands. L’événement fondateur marque à la fois la cohésion du groupe et la volonté de conserver l’identité de celui-ci en repoussant toute tentative de domination extérieure.

Procession-2Cette légende est authentifiée pour la première fois, en 1787, par Achard dans son ouvrage : « Description historique, géographique et topographique des villes, bourgs, villages et hameaux de Provence ». Elle ne tarda pas d’ailleurs à prendre une coloration religieuse. C’est grâce à une intercession de Notre Dame du Château, c’est à dire de la Vierge, que le siège des Sarrasins échoua. Lors de l’Octave de Notre Dame du Château qui se déroule chaque année, dans la semaine du 8 Septembre, un couplet du Cantique No 1 dédié aux miracles accomplis par la Vierge le rappelle :

 

  • "Nos pères nous ont dit qu’un jour dans nos campagnes
  • Le Sarrasin, altier, apparut menaçant
  • Mais, Vierge, tu veillais, gardienne des montagnes
  • D’un signe tu brisas leur orgueilleux croissant "

D’ailleurs, cette procession de la Nativité de la Vierge est autant la manifestation d’une commémoration communautaire qu’un acte de foi. Culte religieux et culte civique sont si intimément liés, si indissociables que l’un conforte l’autre. Sacralisation d’une cérémonie profane au cours de laquelle la communauté affirme son identité et sa cohésion en retrouvant ses racines, en marquant son attachement aux sources, au culte des ancêtres lié à l’ancienne paroisse, à l’ancien cimetière, au castrum abandonné.

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