Les textes

L'identité allaudienne (2/4)

Mémoire et histoire

Lucien Aschiéri

Docteur ès Lettres

 

Le second thème : « La vision idyllique du passé » est l’évocation d’une sorte d’âge d’or disparu, un paradis perdu. Ce qui frappe dans cette évocation, c’est que les faits ne sont jamais datés dans les récits de mes interlocuteurs. Ils sont souvent amalgamés, combinés, resserrés pour présenter un état permanent où rien ne bouge mais qui disparaît brutalement à un moment donné. Aucune évolution dans ce temps suspendu. Soudain, une cassure s’opère, une mutation irréversible intervient. C’est là, à la limite d’un avant et d’un après que l’événement fait saillie. Il surgit comme une île au milieu d’une mer étale : point de repère entre deux étapes d’un voyage vers l’inconnu. Le grand virage pour les Allaudiens se situe à la fin du deuxième conflit mondial : « Après 1945, tout a changé » répètent-ils fréquemment au cours de nos entretiens. Et ils sont persuadés que rien ne sera plus comme avant.

Et pourtant, la vie était rude pour la plupart des Allaudiens du bourg. Le peu d’industrialisation, la médiocrité de l’agriculture et le manque d’eau contraignirent une partie de la population active à s’employer à Marseille. L’absence de moyens de transport en commun pour se rendre sur les lieux de travail ajoutait une fatigue supplémentaire aux longues heures de labeur. Car, si certains séjournaient durant la semaine à Marseille, ou s’y installaient définitivement, d’autres effectuaient quotidiennement le trajet à pied. C’est le cas des bugadières qui blanchissaient le linge de la bourgeoisie marseillaise ou des revendeuses.

Madame M… se souvient de sa mère qui partait de nuit avec ses compagnes :

"Elles se tenaient par ce qu’elle me racontait ma mère, une bande. Il n’y avait pas de voiture, rien. Elles dormaient en route avec un sac de pampre de vigne. Elles se rendaient à la rue des Petites Maries où elles prenaient des moules et de la confiture. Au retour, on ne se connaissait plus, à celle qui parcourait avant pour vendre".
Et Madame P… surenchérit :

"Grand-mère descendait avec des nougats, des grives. Elle remontait avec le poisson".

Aussi, l’arrivée du tramway, en 1908, fut saluée par une grande fête au cours de laquelle fut tiré un feu d’artifice. Le tableau de clôture représentait un tramway qui illumina, un instant, le ciel allaudien.

BugadiereSi l’absence de transport gêna la population allaudienne, le manque d’eau fut plus durement ressenti. Il imprègne encore avec tant de force la mémoire allaudienne qu’il mérite que nous nous y arrêtions un instant. Problème majeur, car l’absence d’eau nuit tout autant à l’agriculture qu’elle défavorise l’implantation d’industrie, comme elle alourdit le fardeau des tâches ménagères.

Pour palier cette carence, on pratiquait des réserves dans des citernes et on s’alimentait à des puits : le grand puits et les deux puits de Guéridon situés aux deux extrémités du village. Les femmes, car c’était à elles qu’incombait cette tâche, devaient accomplir un long trajet, rendu encore plus pénible au retour par le poids du fardeau et la raideur du chemin. Quelques familles aisées utilisaient des porteuses d’eau qui trouvaient, là, l’occasion de gagner quelque argent. Madame P… évoque sa mère :

"Pour gagner quelques sous, elle transportait de l’eau puisée au puits de Guéridon. Un sou la cruche".

On lavait le linge à l’aqueduc des Sept Ponts, ainsi nommés à cause des sept arches qui le surélèvent au-dessus du vallon, ou à des sources situées dans les collines. Parfois, quelque charretier complaisant transportait ces bugadières allégeant ainsi un peu leur peine. L’arrivée de l’eau en 1888 améliora cette situation par la construction de deux lavoirs communaux et l’édification de plusieurs fontaines publiques.

Pour subsister, les hommes, en dehors de leurs heures de travail, jardinaient et les femmes, en dehors de leurs tâches ménagères, glanaient quelque argent en se livrant parfois à de petits travaux ponctuels. Ainsi, dans le couple, le rôle des conjoints était bien défini : l’homme subvenait aux besoins de la famille, la femme gérait le budget, vaquait aux occupations ménagères et élevait les enfants. Cette distribution entraîne un clivage spatial : l’homme vit à l’extérieur, la femme à l’intérieur. Cette organisation de l’espace s’explique autant par les mentalités que par les conditions économiques de l’époque.

Dans la famille, si le père détient l’autorité, c’est la mère qui éduque les enfants. Education stricte, surveillance étroite de leurs fréquentations.

"Les enfants n’avaient pas droit à la parole et devant eux on ne parlait pas de certaines choses".

Les lectures moralisantes ou édifiantes étaient seules autorisées. C’étaient pour les filles « Lisette », « Fillettes » et la « Veillée des chaumières ».

La médiocrité des revenus imposait une gestion rigoureuse du budget. Pour l’équilibrer, l’économie était de règle. C’est souvent les mères qui confectionnaient la garde-robe des enfants. On consultait rarement le médecin. Mme M… fait l’inventaire de la pharmacie familiale :

"On se soignait avec des herbes, de la teinture d’iode, de l’essence de térébenthine, de l’eau sédative et un tube d’aspirine qui durait toute l’année".

Quant à l’alimentation, en dehors des repas de fête, elle se composait ordinairement de légumes secs, produits du jardin et parfois d’un pot au feu.

Cette rapide description de la vie quotidienne n’a rien de paradisiaque. Cependant, j’ai constaté que, malgré la dureté d’une époque décrite sans complaisance par mes interlocuteurs, aucun ne la condamne. Tous regrettent même ce temps où les gens étaient plus heureux qu’aujourd’hui, la vie plus agréable. Les difficultés matérielles s’éclipsent devant un art de vivre dont, selon leurs dires, la société actuelle aurait perdu le secret.

Saute-moutonDans cette société qui est ni de consommation, ni de loisirs, les hommes prennent malgré tout des moments de détente. Les distractions varient avec l’âge et le sexe. Les enfants disposent de peu de jouets car les cadeaux sont rares : « un jouet pour le jour de l’An et puis un cadeau utile, un plumier, un cartable avec un sac de papillotes ».Les fillettes découpent les catalogues pour composer des collages. Les garçons jouent à la balle au pied, à saute-mouton. Ces jeux étaient conditionnés par les saisons. On ne joue pas aux billes en hiver, les doigts sont trop engourdis par le froid et la balle au pied ne se pratique pas en été à cause de la chaleur. Jeux saisonniers comme le sont les fruits qui garnissent la table de Mme G… :

"D’abord les cerises, me dit-elle, puis les raisins et les figues, puis à partir de Noël plus rien jusqu’aux prochaines cerises".

C’est à se demander si, dans l’esprit de l’enfant, le temps linéaire enseigné à l’école, à travers l’histoire, ne cohabite pas un temps cyclique imposé par leur vécu.

Plus tard, les jeunes gens accompagneront leur père à la chasse tandis que les filles, bras dessus bras dessous, arpenteront en bandes les rues d’Allauch. Distractions initiatiques par lesquelles chaque sexe se trouve, ainsi, préparé à son rôle d’adulte. L’homme continuera à chasser, fréquentera cercles et cafés, jouera aux boules, tandis que les femmes se retrouveront au lavoir communal ou se réuniront sur le seuil d’une porte, ou chez l’une d’entre elles pour bavarder, tout en occupant leurs mains d’un travail d’aiguilles ou de crochets.

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