Les textes

L'identité allaudienne (3/4)

Mémoire et histoire

Lucien Aschiéri

Docteur ès Lettres

  

Le troisième thème : la contrebande du tabac présente un triple intérêt : tout d’abord, par la massivité et surtout la spontanéité des témoignages ; ensuite parce que j’y vois un exemple de témoignage où la source orale supplée le document écrit qui n’existe pas ou si peu ; enfin, parce qu’il éclaire le fonctionnement de la tradition orale. La massivité et la spontanéité des témoignages sont évidentes pour quiconque se livre à une enquête orale auprès de la communauté allaudienne. Cette attitude pose néanmoins problème : pourquoi ce fait a-t-il été retenu alors qu’il ne valorise pas la communauté ? La rareté de documents s’explique d’une part dans le fait que la répression des fraudes en ce domaine est exercée par les Contributions Indirectes. Or, seules les archives des trente dernières années sont conservées. La contrebande du tabac ayant cessé au début du XXème, les éventuels procès verbaux qui auraient pu fournir de précieux renseignements ont été détruits. D’autre part, il est évident que, par mesure de prudence, les contrebandiers n’ont pas laissé de traces écrites sur leurs activités. Cependant, quelques témoignages indirects permettent d’affirmer que cette contrebande du tabac n’est pas un mythe.

La tabacDans son ouvrage « Les Pyrénées ou le Midi de la France pendant les mois de novembre et de décembre 1822 », Thiers écrit :

"Je connais un village autrefois fort riche qui, placé sur la limite du territoire franc de Marseille et près d’une espèce de gorge, s’était voué exclusivement à la contrebande".

Le village n’est pas nommé mais Legré, dans un mémoire présenté à l’Académie de Marseille en date du 22 mars 1903, commentant l’ouvrage de Thiers, n’hésite pas à reconnaître Allauch. Villeneuve, dans sa statistique, se fait l’écho de la mauvaise réputation des Allaudiens. Cependant, si ces auteurs attestent la pratique de la contrebande, ils n’en précisent pas pour autant sur quel produit elle s’exerce. Il faut attendre 1872 pour que le directeur général des Manufactures de l’Etat précise, dans un rapport sur l’avenir du tabac dans les Bouches-du-Rhône que :

"La culture du tabac livre beaucoup à la contrebande qui achète ces produits à des prix bien supérieurs à ceux du monopole. La fraude est dans une situation particulièrement avantageuse. La culture lui fournit abondamment la matière première. Quant à la fabrication, elle a lieu dans plusieurs communes, mais surtout à Allauch, localité qui compte plus de 2000 ha et qui est située près de Marseille, c’est à dire d’un centre de consommation de près de 300 000 habitants".

En outre, un de nos témoins a retrouvé dans ses papiers personnels un procès verbal dressé, en 1886, à sa grand-mère prise en flagrant délit alors qu’elle transportait 5 Kgs de tabac destiné à la livraison. Enfin, des instruments de la contrebande, rassemblés au Musée ou conservés chez des particuliers, tels que les demi-lunes, utilisées pour hacher les feuilles,, ou des jupes, aménagées de poches intérieures pour dissimuler les paquets, constituent des témoignages matériels irréfutables. La contrebande du tabac a bien existé mais il n’est pas possible d’en dater les débuts. Par contre, d’après Masson (Encyclopédie des Bouches-du-Rhône) et les témoignages recueillis, elle a cessé au tout début du siècle.

Une autre série d’ouvrages à caractère littéraire : contes, nouvelles, pièces de théâtre et romans illustrent le troisième point car ils mettent en lumière le rôle de la tradition orale. Qu’il s’agisse :

  • de l’ouvrage de Barlatier « Au Sud de Tarascon » paru en 1929
  • d’un conte de Louis Ardissone paru dans "Le trésor des collines "
  • ou du même auteur "Allauch histoire et bonnes histoires", paru en 1975, un roman "Un vrai tabac" et une comédie musicale intitulée "Passage à tabac" créée en 1952
  • ou encore de "La vie à Allauch à la fin du XIXème siècle", paru en 1969, dont l’auteur Louis Blanc était conservateur du Musée du Vieil Allauch.


tous ont été écrits à partir de témoignages oraux plus ou moins transfigurés par l’imagination et la vision de leur auteur. Dans le dernier né, un roman de Louis Ardissone, "Un vrai tabac", l’auteur confesse avoir

"…retracé un épisode imaginaire et fantaisiste de la vie des trafiquants de tabac allaudiens au 19ème siècle mais comportant de nombreuses anecdotes survenues à quelques vrais contrebandiers d’antan. J’ai eu en effet le plaisir d’en connaître plusieurs et de les faire parler sur leurs activités".

Que nous révèle le corpus mémoriel recueilli ? La pauvreté fut, sans contexte, à l’origine de la contrebande du tabac. Pour continuer à vivre au village, il était indispensable de trouver des ressources complémentaires à celles qu’apportait un emploi régulier. Le braconnage fournissait un supplément de nourriture ainsi que le jardinage sur des sols ingrats et peu productifs par manque d’eau. « Tout le monde était relativement pauvre à l’époque » nous affirme un témoin…et, dans la panoplie des palliatifs, la contrebande fut bientôt introduite. Système D, économie à ras du sol, elle se développe et tente quelques Allaudiens plus hardis ou moins scrupuleux que d’autres qui trouvèrent là un moyen non plus de survivre mais de s’enrichir. Activité de complément pour certains, pactole pour d’autres, ainsi se pratiqua une contrebande à deux vitesses.

Le choix du produit fut déterminé par la facilité de l’approvisionnement et par le vaste marché qu’offrait la ville de Marseille toute proche. Le principal centre d’approvisionnement était Simiane. Une dame me révéla que son père, de connivence avec un cheminot, récupérait sur le ballast, à la hauteur de Saint-Marcel, des ballots de tabac jetés d’un train en provenance de Nice. Cette même personne effectua en charrette deux voyages à Nice. Il va sans dire que ce personnage pratiquait une contrebande à grande échelle qui lui permit de se constituer une petite fortune.

Fabrique tabacLes feuilles de tabac arrivées à Allauch étaient séchées sur des terrasses, sur la place des Moulins et aux Escaouprès, un vallon situé dans le terroir. Une fois séchées et traitées, on les trempait dans un bain. Les feuilles étaient hachées à l’aide de demi-lunes. La fabrication achevée, il fallait livrer le produit fini. Les paquets de tabac fortement aplatis se prêtaient assez bien à la dissimulation. Mme V… évoque un jeu de son enfance : ses parents plaçaient du tabac sous une planche qu’elle devait parcourir d’un côté à l’autre, en la déséquilibrant alternativement, « elle jouait ainsi à la balançoire » suivant son expression. On utilisait donc le piétinement de l’enfant pour aplatir le tabac. Afin de passer l’octroi de la Croix-Rouge, les femmes plaçaient les paquets ainsi préparés dans des poches aménagées à l’intérieur de leur jupe. Mme V…ajoute qu’on en plaçait même sous les maillots des enfants. Et Monsieur M… raconte qu’un maraîcher de ses connaissances, lorsqu’il se rendait à St-Henri pour charger des briques "dans le sac où on faisait manger le mulet , à la place de mettre du son, il mettait du tabac et du son dessus".

Les livraisons se faisaient surtout sur Marseille, mais aussi à Simiane où l’on profitait du voyage aller pour approvisionner les cercles. Très certainement, des buralistes marseillais étaient en cheville avec les contrebandiers d’Allauch. J’en ai relevé six, propriétaires de résidence secondaire à Allauch, dont un était le beau-frère d’un contrebandier notoire. La collusion a été reconnue par une de ses descendantes.

La Régie ne pouvait ignorer ce qui se passait à Allauch, mais la situation du bourg haut-perché rendait la surprise difficile. Un guetteur surveillait constamment la route et donnait l’alarme lorsqu’un étranger s’approchait. Alors, « le téléphone arabe fonctionnait » comme le dit Mme G… et tout le tabac disparaissait dans des caches prévues à cet effet. Dans chaque maison, existaient des cachettes très ingénieuses, certaines subsistent encore, et des issues multiples si bien qu’il était rare qu’un fraudeur se fit prendre.

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