Les textes

L'identité allaudienne (4/4)

Mémoire et histoire

Lucien Aschiéri

Docteur ès Lettres

 

A l’examen de ces témoignages, il apparaît qu’à partir de faits réels tout un légendaire ait pris naissance. Le regard porté sur la contrebande diffère du vécu. On assiste à une relecture de l’événement où tension, peur, angoisse sont évacuées pour laisser place à la farce. Le représentant de la loi n’est plus un homme craint, mais un être ridicule, tourné en dérision par les astucieux contrebandiers. Il n’effraie plus, il amuse. Ainsi, brode-t-on sur le thème du gendarme lourdaud joué par le voleur habile. C’est Guignol. Revanche du petit peuple sur l’Etat monopolisateur, envahissant et autoritaire mais, aussi, sur un pouvoir centralisé et dominateur. Revanche de la province sur la capitale…, psychodrame collectif, certes, mais avant tout expression de la cohésion de la communauté. Il est évident que la contrebande ne pouvait subsister que dans un groupe fermé et solidaire. La solidarité se manifestait lors de la visite des commis. Entraide pour échapper aux perquisitions mais aussi mutisme pour ne rien laisser transpirer de ces activités frauduleuses. C’était la loi du silence ou, suivant l’expression d’un témoin : la maffia.

Assoc-ND-du-ChateauAinsi, donc, la mémoire collective est encore vivace à Allauch. Mais par quels canaux s’est-elle transmise ? Quels en sont les vecteurs ? Tout d’abord l’oralité, la transmission dans les familles d’un vécu. Ensuite, la mémoire s’insère, s’inscrit dans l’espace, dans ce que l’on appelle "les lieux de mémoire", et détruire un bâtiment, un quartier, une chapelle, c’est plus que détruire de la pierre, c’est gommer tout un pan de la mémoire collective. C’est si vrai que, lorsqu’il y a quelques années, la chapelle Notre Dame du Château menaçait ruine, une association de sauvegarde : l’ "Association pour Notre Dame du Château", se constitua. Elle rassemble, tout autant, ceux qui croient au ciel que ceux qui n’y croient pas, pour préserver ce qui est à la fois, un lieu de culte, un lieu de culture et un lieu de mémoire.


L’iconographie - des ex-voto déposés à N.D du Château, à la fois patrimoine religieux, artistique et historique aux armoiries d’Allauch, rappelant le siège d’Allauch par les Sarrasins, en passant par des tableaux, notamment celui peint sur un mur du bar tabac et qui figure un épisode de la contrebande du tabac- joue un rôle non négligeable.

Enfin, comment ne pas évoquer l’œuvre de Louis Ardissone. Pharmacien de son état, il s’installe à Allauch en 1933. Bien vite il s’intègre à la communauté pour en devenir son "leader". Président du Syndicat d’Initiative d’Allauch, durant plus de 50 ans, il en fut un des principaux moteurs. Décédé en 1994, il laisse une importante œuvre qui puise son inspiration dans la société allaudienne. Il confie dans la préface de son ouvrage : "Allauch village provençal" :

"Je n’ai rien inventé. J’ai puisé largement aux sources les plus sûres et les moins contestables. J’ai consulté beaucoup de gens du terroir dont les renseignements verbaux m’ont été d’un grand secours… et je penserai avoir atteint mon but, si ceux à qui j’ai essayé de faire comprendre le côté attachant d’Allauch le comprennent davantage encore après avoir fermer ce livre complètement provençal."

Louis-ArdissoneRevuiste, conteur, romancier, historien, pendant plus de 50 ans, il n’a cessé de raconter son village. Ce sont des revues où il met Allauch en scène et sur scène ; des romans : « Un vrai tabac", « Rue des moulins » ; des comédies : "La route du tabac", "Gyptis préfère les Grecs" et deux ouvrages historiques : "Allauch, village provençal" et  "Allauch en Provence". La rencontre de Louis Ardissone avec les Allaudiens est une symbiose : la communauté nourrit l’œuvre du premier qui permet aux seconds de survivre dans une complexe dialectique oral/écrit. Ainsi , l’écrit joue un triple rôle, il fixe l’événement et peut être le recours d’une mémoire défaillante, il lègue un témoignage à la postérité, il rassure une société en mutation.

Pour entretenir cet attachement au passé, fut crée, en 1977, la "Société historique Allauch-Plan de Cuques". Ses motivations, son Président-Fondateur, Bernard Monge, les définit, en1979, dans la préface du bulletin n° 1 :

"Dans un monde en rapide mutation, écrit-il, où le temps et l’espace cessent de devenir des obstacles, où les rythmes de vie traditionnels sont cassés, où l’avenir devient impossible, l’individu éprouve l’impératif besoin de planter ses racines dans un passé solide et cohérent."

Recherche des racines, maintien et reprise de la tradition, écrit-mémoire, l’arsenal des supports mémoriels se complète des fêtes unionistes religieuses ou profanes : l’Octave de N. D. du Château, les fêtes de la Saint Jean, la fête ses Associations, etc… . Ces grands rassemblements permettent de raviver la mémoire collective, resserrent les liens de la communauté et surtout recréent un temps collectif dans lequel le groupe se repère.

Cette mémoire a-t-elle valeur d’histoire ? Si mémoire et histoire sont des constructions mentales elles ne se construisent pas de la même manière. L’histoire s’appuie sur une chronologie (si la chronologie n’est pas l’histoire, l’histoire ne peut se bâtir sans chronologie). La mémoire, elle, s’inscrit dans un temps figé, une sorte de temps suspendu. Dans la mémoire se mêlent, inconsciemment, souvenir et amnésie : elle est sélective. Nous savons, par exemple, que, sous la Révolution Française, la communauté allaudienne connut quelques affrontements, que, lors de la deuxième guerre mondiale, un maquis fut organisé sur la commune. Ces événements ont été occultés lors de l’enquête orale que j’ai menée sur le passé de la commune. Pourquoi ce silence ? Est-il dû à un oubli, ou à une absence de transmission , ou à une occultation d’événements qui pouvaient diviser la communauté car, face à l’extension de la métropole marseillaise, elle craint de perdre son identité. Elle ne semble retenir que les événements qui renforcent sa cohésion, construisant un passé référence auquel elle se raccroche face à un futur menaçant.

La mémoire est présence vivante et active du passé dans le présent, alors que l’histoire se veut connaissance de ce passé par sa mise à distance. Elle se veut une démarche consciente, méthodique et aussi complète que possible. Enfin, la mémoire est propre à chaque groupe dont elle fonde l’identité, tandis que l’histoire entend délivrer une connaissance scientifique donc universelle.

Mais si la mémoire n’est pas l’histoire, elle est « objet » d’histoire. Elle figure parmi les « nouvelles sources », les « nouveaux objets » de l’histoire des mentalités. Elle devient fait historique lorsqu’elle révèle le comportement d’une population à un moment donné. Une entreprise originale a été montée par l’association « Mémoire d’Ecole ». Les élèves des écoles primaires d’Allauch ont été invités à déposer des textes dans un coffre scellé confié au Musée d’Allauch. Il sera ouvert en 2050, une génération de sexagénaires retrouvera, alors, une image du passé à travers ces témoignages resurgis. C’est un acte révélateur : préserver pour le futur une mémoire ; craindre dans le présent de la voir disparaître.

Au moment de s’engager dans la Communauté des communes, Allauch a besoin de cet enracinement pour affronter avec confiance le futur. En affichant son originalité et sa spécificité dans ce groupement, elle évitera de se diluer. Avec une forte assurance de soi et des repères solides, elle pourra s’ouvrir aux autres et se montrer aussi dynamique et féconde dans l’intérêt de tous.

Lucien ASCHIERI