Les textes

L'identité allaudienne

Monsieur Benoît Arduin

Texte de Lucien Aschieri (Docteur es Lettres)

et Gérard Bartéi (Président de l'Association Mémoire d'École)


Monsieur Arduin, a tenu, tout au long de sa carrière, un registre de correspondance administrative que les archives municipales de Marseille ont acquis. Comment décrire l’émotion qui s’empare, que l’on ressent lorsqu’après avoir feuilleté les quelques pages dont la fine écriture relate les petits et les grands détails d’une vie entièrement consacrée à l’enseignement, on se prend à les restituer dans leur temps ?  
Mais si l’on veut bien entendre les cris dans la cour de récréation, revoir l’horizon des collines derrière les âpres discussions ou se courber sur l’épaule de ce maître d’école penché sur la liste des ouvrages composant la bibliothèque publique, on ne peut que rêver à la lecture d’une demande de congé froidement administrative pour assister au mariage de sa fille.
Qui est ce personnage enfermé dans ces quelques feuilles jaunies ? D’où vient-il. Qu’a-t-il vécu ? Quel est son temps, son époque.
Dans une copie du registre d’Etat Civil de Névache pour la période 1830-1832, on apprend que le propriétaire cultivateur Louis Hyppolite Arduin, âgé de 28 ans, est venu le 6 août 1830, à 5 heures du jour, déclarer devant Jean Antoine, Maire Officier d’Etat Civil, la naissance à 1 heure du matin d’un enfant de sexe masculin à qui il donne le prénom de Benoit.
Cinquante années plus tard, le 1er octobre 1885, Benoit Arduin, Instituteur à Marseille, sera admis à faire valoir ses droits à la retraite. Il quittera l’école de Bonneveine où il enseignait depuis 1881.
Le 22 mai 1885, Victor Hugo mourait à Paris. Victor Hugo, qui dans « Les Misérables » évoquait les Maîtres d’Ecole queyrassins qui parcourent les villages et Benoit Arduin qui traversa le siècle en passant par Gap, Thir, Martignat, Cervières, Allauch et Marseille.
Issu de cette vallée de la Clarée appartenant à la « discrète région de culture » que constitue après une longue évolution la région alpine, il s’intègre complètement, et poursuit la lignée dans cette longue tradition qui depuis le XIVème siècle faisait que des écoles existaient dans le Queyras, dans tous les villages Et ce registre, ce cahier, ne serait-il pas, en quelque sorte, une forme de ces « transitions » qu’étaient les journaux de famille transmis de père en fils ? (1)
Mais ce qui surprend le plus, outre l’ancienneté de l’implantation scolaire, c’est le nombre extrêmement important de ces instituteurs temporaires payés selon leur expérience plus ou moins ancienne et l’intense réseau d’écoles, installées contre une indemnité allouée au propriétaire dont le local choisi pour en tenir lieu, sera presque toujours l’étable.


Névache de nos joursOn a souvent évoqué, pour expliquer le développement de l’instruction dans les vallées du Briançonnais, la rudesse d’un climat « dans un pays où à cause des neiges qui couvrent le sol pendant la longue durée de ses hivers, on ne peut s’occuper des travaux agricoles qu’environ quatre ou cinq mois par an ». Il faut aussi faire référence à l’organisation démocratique du régime municipal briançonnais… qui conviait chacun des citoyens à s’instruire pour exposer ses droits, les défendre, en assurer envers et contre tous le régulier exercice. »(2)
Mais il était également important que tout fidèle fut en état de pouvoir lire et interpréter les textes sacrés. Enfin, être Maître d’Ecole pendant la période de repos des travaux agricoles cela correspondait aussi à une source de profit.
Par ailleurs, « celui qui sait enseigne, et l’étable, en hiver, est l’endroit où l’on apprend ce qui est perçu comme une simple technique tout aussi utile que d’autres. Ces connaissances vont parfois jusqu’à offrir un métier…les maîtres sont des artisans au même titre que les autres…le savoir qu’ils possèdent est un gagne-pain et non une position sociale privilégiée »
Mais cette tradition rapportée par l’ancien préfet du département des Hautes Alpes Jean Claude Ladoucette, qui à partir d’un groupe de 4 319 migrants d’hiver du Briançonnais et du Gapençais, recensé par lui en 1807-1808, dénombrait 705 instituteurs, va à partir de cette date perdre de son ampleur. Les lois de29 février 1816 et du 28 juin 1833, en posant comme condition obligatoire de la faculté d’enseigner l’obtention préalable d’un brevet amenèrent la dispersion du « corps des Maîtres d’Ecole briançonnais ».
Arduin nait donc le 6 août 1830 entre la révolution des Trois Glorieuses les 27, 28 et 29 juillet 1830 qui signe la chute de Charles X et la proclamation le 9 août 1830 du Duc d’Orléans, roi de France, sous le nom de Louis Philippe 1er. Entre la fin du régime monarchique et du monarque sacré et le début de la monarchie libérale. Entre un monde qui se meurt et l’aube d’une ère nouvelle.
Le début de ce XIXème siècle qui s’ouvre c’est Proud’hon et la nécessaire maturation politique du peuple, le projet d’Auguste Comte sur le positivisme conduisant la civilisation au bonheur grâce aux bienfaits de la science et de l’Education de l’homme. C’est Saint Simon dont la doctrine se répand en France et à l’étranger dans la décennie 1830-1840. N’expose-t-elle pas que « toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l’amélioration du sort moral, physique et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. »
Révolution dans les esprits mais révolution technique aussi. Les grands projets financiers, les grandes entreprises industrielles vont prendre leurs premières assises dans cette décennie. Siècle des bouleversements économiques mais aussi des luttes sociales et des utopies.
La Restauration avait été le fait des ultras catholiques et royalistes. La Monarchie de juillet est peuplée de bourgeois hostiles aux prêtres et aux Bourbons. Le combat entre l’Eglise contre révolutionnaire et le camp républicain va traverser tout le XIXème siècle. Le centre de ce combat politique en dehors des institutions est constitué par l’Ecole : vieux thème, vieux combat.
Ce qui est en jeu est avant tout l’école élémentaire, instrument de la démocratie puisque tous les petits Français doivent apprendre à devenir des citoyens guidés par la Raison. A l’équation cléricalisme/monarchie s’oppose l’équation Raison/République.


Déjà, en 1763, sous l’Ancien Régime, Le Chalotais avait publié un « essai d’Education Nationale et plan d’études pour la jeunesse », véritable brûlot contre leEcole début XIXème s. monopole religieux dans le système scolaire. Mais c’est Condorcet, élu député de Paris sous l’Assemblée Nationale en septembre 1791 qui est chargé de réformer les méthodes scolaires. Il se met au travail et présente, les 20 et 21 avril 1792,le projet de décret sur l’ « Organisation Générale de l’Instruction Publique » qui ne sera pas suivi d’effet : le même jour, la France déclare la guerre au roi de Bohême-Hongrie. La discussion du rapport est ajournée et les idées de gratuité, de laïcité et d’universalité qu’il contient attendront un siècle pour passer dans les faits.
Cependant, ses idées firent leur chemin. Le 21 octobre 1793, la Convention vota un décret instituant des écoles primaires d’Etat dont le programme combine la culture de l’esprit et celle du corps : la morale et la gymnastique, l’enseignement et l’expérience.
Immédiatement remis en question, ce décret fut remplacé par celui du 29 frimaire an II ( 19 décembre 1793) qui ordonnait la création d’écoles primaires obligatoires , gratuites et laïques, suivant un système contrôlé par l’Etat. Mais, là encore, tout à la poursuite de la guerre, le gouvernement révolutionnaire négligea d’appliquer cette loi : le temps lui manqua comme l’argent. Condorcet ayant critiqué le projet de constitution du Jacobin Héraut de Séchelles fut condamné pour trahison le 3 octobre 1793. Il prit la fuite, fut arrêté à Clamart. Emprisonné le 25 mars 1794 , il s’empoisonna dans sa cellule.
Les Montagnards avaient légiféré pour tous les enfants de la République, les Thermidoriens qui leur succédèrent après la chute de Robespierre se préoccupèrent surtout des enfants de propriétaires. Le primaire est sacrifié car l’instituteur redevient salarié par les communautés locales, comme avant 1789, et rien n’est dit sur l’obligation scolaire soulignée en 1793.
Bonaparte consul veut reprendre en mains l’enseignement afin de freiner l’enseignement privé qu’il soit laïque ou confessionnel. C’est à ce besoin que répond la loi du 1er mai 1802 créant les lycées. En 1806, Napoléon crée l’Université qui consacre le droit exclusif de l’Etat en matière d’Instruction publique. C’est la conception d’un corps enseignant unique, hiérarchisé, centralisé, soumis à un chef.
Abattue par la Révolution (Constitution Civile du Clergé), domestiquée par Napoléon (Concordat), l’Eglise, après la chute de Napoléon, retrouvant avec la Restauration, « le terreau nourricier de l’Ancien Régime », renoue avec la tradition catholique et le sentiment monarchique : c’est « l’alliance du trône et de l’autel ». Appuyée par le ministère ultra, elle va contrôler en particulier l’enseignement primaire. Les évêques ont le droit d’inspecter les écoles, l’autorisation d’enseigner est conférée par le Recteur et par l’Evêque afin de détourner le monopole universitaire. Le retour des Jésuites et des Congrégations favorise la reprise en mains d’une jeunesse qui s’était éloignée de la foi.


François GuizotLa Révolution de juillet brise cet effort de reconquête non seulement en faisant apparaître un anticléricalisme très répandu, mais en exilant l’Eglise hors de l’Etat. Typiquement, à cet égard, la grande loi scolaire de 1833 , œuvre de Guizot qui crée trois obligations : pour toute commune de plus de 500 habitants entretenir une école primaire et assurer au maître pour vivre 200 francs par an de traitement fixe et un toit pour abriter son école, pour tout département entretenir une école normale pour y former les nouveaux maîtres et y recycler les anciens, et pour tout maître, congréganiste aussi bien que laïque, obtenir un brevet de capacité délivré par une Commission Départementale.
L’école modernisée se libère de la tutelle archaïque de l’Eglise mais elle n’est pas, tout autant, anti religieuse : elle doit, au contraire, inculquer un minimum de religion indispensable à la vie en société et à a moralisation des classes pauvres et, de ce fait, dangereuses. Rien, écrit-il, : n’est plus désirable que l’accord du prêtre et de l’instituteur, tous deux sont revêtus d’une autorité morale et peuvent s’entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens divers, une commune influence. ». L’instituteur est investi d’une mission : celle de rendre aux familles qui lui confient leurs enfants un honnête homme et au pays un bon citoyen.
Il est créé une Caisse d’Epargne et de Prévoyance, financée par une retenue de 1/20ème sur le traitement fixe de l’instituteur. Le produit de la retenue sera rendu lors de la cessation d’activité ou, en cas de décès, à sa veuve ou à ses héritiers.
L’obligation scolaire n’est pas prévue par la loi et la gratuité ne concerne que les indigents. Seuls, les garçons fréquentent l’école. L’instruction des filles étant assurée par le Clergé.
Ainsi, Arduin, né dans cette vallée du Clarée, dans une région de transmission culturelle, va tout naturellement se diriger vers une carrière d’enseignant. C’est sous la loi Guizot qu’il va entreprendre ses études et obtenir son brevet de capacité le 2 mars 1850. Il débute comme adjoint, de septembre 1850 au 1er mai 1851, à Cerviéres (04), puis comme instituteur libre à Ordonnaz (01) du 1er octobre 1851 au 6 avril 1852, date de sa nomination comme instituteur public.

A travers les réformes qui jalonnent le XIXéme siècle de Guizot à Ferry en passant par Falloux ou Duruy , pour ne citer que les principales nous allons suivre sa carrière : son combat contre l’illettrisme sa défense de l’école publique face aux attaques de l’école confessionnelle, ses activités extrascolaires : gestion de bibliothèques, cours d’adultes.