Les textes

La lutte contre l'illettrisme

La lutte contre l'illettrisme

Lucien Aschieri

 

 


Dans une circulaire du 20 mars 1865, adressée au Maire, le sous-préfet de l’Ain s’inquiète de l’importance de l’illettrisme décelé dans les conseils de révision. C’est un fait national à un point tel que l’Empereur s’en est ému : « une bouche auguste l’a dit tout récemment dans une circonstance solennelle », et le Sous- Préfet rappelle les propos de Napoléon : « dans le pays du suffrage, tout citoyen doit savoir lire et écrire. L’instruction, en effet, n’est pas seulement aujourd’hui besoin, elle devient un devoir, elle est le corollaire indispensable de ce grand devoir que la nation tient de son souverain. »
La cause de l’illettrisme c’est le peu de temps que les élèves passent à l’école dans leur première enfance. Ils y entrent jeunes, alors qu’ils sont incapables d’une attention soutenue et, c’est après l’époque de leur première communion, lorsque leur intelligence commence à s’ouvrir, que les parents les en retirent pour les employer à des travaux souvent au dessus de leurs forces. Les enfants ont à peine les premières notions de l’instruction : ils ne lisent pas couramment , ils écrivent encore moins. Comment n’oublieraient-ils pas, dans un bref délai, le peu qu’ils savent alors qu’ils n’ont plus l’occasion d’ouvrir un livre.
Le Sous-Préfet demande au Maire d’user de son influence auprès des parents pour lutter contre cette tendance à retirer trop tôt les enfants de l’école, et leur faire comprendre le préjudice qu’ils leur causent en les privant de cette instruction élémentaire dont plus que jamais, et dans toutes les carrières, le besoin se fait sentir. Cette démarche est utopique, car il est impossible de se priver lors des travaux agricoles (moissons, vendanges, etc…) de cette main-d’œuvre infantile. Il importe donc de parer au mal en mettant à portée de la jeunesse les moyens, pour les uns de ne pas oublier ce qu’ils savent déjà, pour les autres ce qu’ils n’ont que peu ou imparfaitement appris. C’est ainsi que Duruy va créer les cours d’adulte et Rouland les bibliothèques communales.
Vu l’article de la loi du 14 juillet 1851 (loi Falloux), Arduin a été nommé à Martignat le 15 septembre 1863 par le Préfet de l’Ain. Cette commune compte, en 1866, 625 habitants. C’est donc lui qui va organiser les cours d’adultes qui ouvrent le 2 novembre 1865.
Ces cours ont lieu tous les soirs excepté le jeudi et le dimanche, de 7 heures à 10 heures avant le 1er janvier et de 7 heures à 9 heures 30 après le 1er janvier. Ils comprennent 4 divisions. Dans les divisions supérieures sont enseignés : le style, le dessin linéaire, les principes d’arpentage et la géographie. La première année les cours comptent 71 inscrits : 32 cultivateurs, 27 ouvriers en soie, 5 menuisiers, 4 domestiques, 1 aubergiste, 1 garde-champêtre, 1 cantonnier et 1 rentier. 28 ont entre 15 et 20 ans, 23 entre 21 et 30 ans, 17 entre 31 et 40 ans, 2 entre 41 et 50 ans, 1 de plus de 50 ans. 12 ne savent ni lire ni écrire, 6 savent seulement lire, 13 savent lire et écrire et 38 lire, écrire et compter.


En 1867, l’effectif ne compte que 34 élèves , ce qui reflète un net progrès d’ensemble et une hausse de niveau. Un seul élève ne sait ni lire ni écrire, 3 savent lire seulement, 9 lire et écrire et 10 lire, écrire et compter. Une dizaine aborde des matières facultatives (histoire, géographie, arpentage).
Pour assurer les cours, on fait appel au dévouement et au zèle des instituteurs qui ne reçoivent aucune indemnité « la conscience du bien accompli sera pour
eux la première et la plus honorable récompense ». La commune fournit seulement l’éclairage et le chauffage. Pour financer les frais collatéraux et la gratuité offerte aux jeunes gens que leur indigence pourrait écarter des classes du soir, pour offrir les récompenses décernées aux élèves les plus assidus et les plus méritants et les encouragements de toute nature accordés aux instituteurs dont les cours eurent le plus de succès, une Société d’encouragement aux cours d’adultes est créée. Arduin en assure la gestion. Elle compte deux catégories de membres : les donateurs dont la cotisation est illimitée et les adhérents dont la cotisation est fixée à un franc. Somme minime mais qui, multipliée par le nombre d’adhérents, peut produire un chiffre important, c’est ainsi que pour le canton de Nantua, pour l’année 1865, la souscription s’est élevée à 2 185,65 francs.
D’après les comptes rendus à l’Administration, contresignés par le Maire et le Curé, les cours sont suivis avec régularité. Les élèves sont avides de s’instruire et se tiennent dans une tranquillité parfaite. Le Maire a assisté quinze fois aux cours et le Curé deux fois durant l’année 1965-66. La population est enchantée de cette utile création et en remercie vivement l’Empereur.
Par une lettre circulaire du 14 juillet 1965 à Messieurs les Préfets, le Ministre de l’Instruction publique invitait les Magistrats à instituer des concours cantonaux pour les meilleurs élèves de la division supérieure des écoles primaires et ceux des classes d’adultes : « C’est dans le concours, ajoutait-il, que réside le principe d’émulation sans lequel tout languit. L’enseignement primaire aurait ainsi le stimulant qui existe pour l’enseignement secondaire.Les épreuves comprendraient une dictée, une rédaction et des mathématiques. »
En juillet 1866, Arduin est invité à la cérémonie de la distribution de récompenses accordées aux maîtres qui se sont distingués dans la direction des courts d’adultes. Il se rendra donc à Bourg pour assister à cette distribution solennelle. Il poursuivra son œuvre. Nommé à Cresson Rochefort le 21 septembre 1867, il ouvre un cours d’adultes qui compte 23 élèves. La commune a voté 70 francs pour indemniser l’instituteur et 15 francs pour l’éclairage et le chauffage. Les cours seront assurés quatre jours par semaine, de 6 heures à 8 heures le soir. En févriert 1875, il assure à l’école de St-Jérome (Marseille) un cours d’adultes hommes pour 14 inscrits et deux fois par semaine à raison de une heure par séance, le jeudi et le dimanche, un cours d’adultes pour femmes.
Pour donner un panorama complet de l’effort d’alphabétisation, au cours d’adultes il faut adjoindre la création de bibliothèques communales, ces deux initiatives se complètent l’une par l’autre. Le 31 mai 1860, Rouland , Ministre de l’Instruction publique et des Cultes, avait demandé au Préfet de vérifier que toute commune désirant construire une nouvelle « maison d’école » ait prévu dans son budget l’achat d’une armoire bibliothèque. Cette dépense ne grève la commune que d’une minime dépense : celle de l’établissement d’une armoire garnie de rayons dans un endroit sain et convenable.
Ecole du soirPar ailleurs, Rouland s’est assuré de la collaboration des enseignants en mettant au concours, en 1860, une dissertation sur l’état des lectures populaires dans les campagnes françaises. Et 1270 d’entr’eux ont obtenu la mention Bien. Ils se rapprochaient dans leur Mémoire de la pensée du Ministre : « Moraliser les lectures rurales en éradiquant les réseaux de distribution (essentiellement le colportage) qui inondent les campagnes de livrets immoraux et dangereux depuis les livres de la Bibliothèque bleue jusqu’aux hebdomadaires à feuilletons en passant par les canards et les brochures de propagande politique »
Les résultats sont surprenants. En 1869, il y a déjà en France 14 395 bibliothèques scolaires disposant de 1 239 165 livres de lecture fournis essentiellement par le Ministère. En 1896, elles sont 41 015 , soit près d’une école sur deux.
Le 14 janvier 1866, le Maire de la commune de Martignat répond à un questionnaire adressé par le sous-Préfet Delaporte sur l’état des bibliothèques. Il confirme que l’école possède une bibliothèque dont 62 volumes ont été acquis sur les fonds communaux et 106 accordés par le Ministre. Le nombre de prêts en 1865 s’élevant à 392. Ces chiffres témoignent de l’intérêt porté par les pouvoirs publics à la lutte contre l’illettrisme, la bonne gestion et le dévouement d’Arduin.