Les textes

Un moment de liberté

Un moment de liberté pendant la guerre

Paule Bonnet

 

Un jour, nos parents nous ont prévenues que nous allions passer un mois d’été dans le Jura. C’était les instituteurs jurassiens qui avaient fait cette proposition à leurs collèges marseillais Bel exemple de solidarité ! Il a d’abord fallu régler le problème des vêtements. Déjà les costumes de mon père et de mon oncle avaient été transformés en tailleurs pour adolescentes Mais là, il nous fallait des vêtements d’été. Ma grand’mère est allée chercher dans son « garde –robes » des chemises de nuit et des jupons à rayures et le tour était joué ! Nous étions équipées. Par contre, pour les chaussures il a fallu garder nos souliers en carton et à semelle de bois .Il n’y avait pas d’autre solution Nous sommes partis de nuit et le train au matin nous a déposées à Lons-le- Saunier. Là nous attendaient l’institutrice qui allait m’héberger et la femme d’un autre instituteur chez qui irait Lucienne, ma sœur jumelle.
CressiaCressia était un très petit village. Dans la partie haute, il y avait une grande place avec l’église et la fromagerie d’un côté et l’école de l’autre. Celle-ci ne comportait que 2 classes les appartements des 2 instituteurs étant à l’étage. Madame Fléchon avait un garçon, Roger, d’une dizaine d’années, extrêmement gentil. Nous couchions dans la même chambre, chacun dans notre lit. Son mari était marchand de vin et sa famille habitait dans une ferme dans le bas du village. Ma sœur qui était tout à côté avait pour compagne Françoise une jeune fille charmante mais beaucoup plus mûre que nous. Nous avons eu des vacances extraordinaires dans ce petit village de Cressia. Nous allions dans la ferme des Fléchon et la maîtresse de maison nous accueillait avec plaisir. Nous y retrouvions d’autres enfants en vacances et nous participions avec eux à la garde des troupeaux, à la moisson…Nous nous amusions à faire semblant de fumer avec des morceaux de maïs, nous jouions aux boules..En fait nous faisions ce qui nous plaisait, nous étions libres, libres !! Quel bonheur d’oublier la guerre, le marché noir, les restrictions et surtout l’impossibilité de circuler à notre guise. J’étais très appréciée par la fermière qui m’avait dit qu’avec mes chansons, je mettais de l’entrain quand je les accompagnais aux champs. J‘aimais beaucoup chanter c’était ma meilleure façon d’exprimer le bonheur que je ressentais. Ma préférence allait à Treinet avec, par exemple, « Un maçon chantait une chanson là haut sur le toit d’une maison… » ou bien des chants interdits comme « Les Allobroges » et « Le temps des cerises ». J’appréciais aussi beaucoup la pause car sur le pain de campagne s’étalaient de superbes tranches de jambon cru. Je reconnais que je mangeais allègrement. J’étai devenue amie avec Laurette, notre voisine et fille du fromager. J’allais souvent voir son père presser les grandes plaques rondes de gruyère. Avec sa fille nous avions le droit de nous régaler des « rognures » qui débordaient. Un régal ! En fait, une bonne partie de mon bonheur venait que je mangeais à ma faim…Ce qui m’a permis, quand je me suis pesée de retour chez moi, de constater que j’avais grossie de 8 kilos !! Il faut croire que j’en av ais besoin..
Mais un événement inattendu a eu lieu pendant notre séjour.
De gros avions passaient toutes les nuits au –dessus de nos têtes. Mais, cette nuit là, après les bombardiers, nous avons entendu le ronronnement d’un petit avion. Il a lancé des bombes incendiaires sur le village! Avec Lucienne, Françoise et Roger nous sommes tout de suite allées faire sonner les cloches de l’église pour demander l’aide des hameaux environnants. Immédiatement des granges pleines de foin s’étaient enflammées Les hommes du village, Mr Fléchon en tête, ont vite organisé des chaines pour jeter des seaux d’eau dans les granges pleines de foin. C’était extraordinaire de nous voir tous, grands et petits, jeunes et vieux, lutter énergiquement contre le feu. A l’aube, tout était éteint. Des Allemands sont venus voir le village…. Nous avions tous un petit sourire de satisfaction. Car il était évident que l’avion qui nous avait jeté ces bombes était allemand. C’est ainsi que j’ai compris que j’étais dans un village de résistants et j’en étais très fière.
J’ai revu Roger plusieurs années après. Nous avons évoqué des souvenirs et il m’a expliqué que, lorsque ses parents lui demandaient d’aller chercher des œufs dans un hameau de montagne, à son insu, il assurait le lien avec les Résistants. Il m’a dit, aussi, qu’à la fin de la guerre, avant de partir, les Allemands ont tué les quelques hommes qui étaient encore à Cressia.
Quelle triste époque ! Mais quel merveilleux souvenir aujourd’hui encore !

Aujourd’hui, 11 Novembre 2017 : L’Union Européenne nous apporté la paix.