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L'affaire allaudienne

L'affaire allaudienne

Lucien Aschieri

 

L’Eglise soutint tout au long du XIXème siècle les forces conservatrices hostiles aux idées apparues à la faveur de la Révolution française, la question scolaire devait prendre dans ces luttes une dimension toute particulière. C’est ainsi que le Pape Pie IX, élu en 1862, déclara dans l’encyclique Gravissimas : « nous ne pouvons tolérer que la raison envahisse, pour y semer le trouble, le terrain réservé aux choses de la foi. ».
Dans l’encyclique Quanta Cura, paru le 8 décembre1864, il condamne : «  tous ceux qui ont entrepris de bouleverser l’ordre religieux et qui veulent ôter (au clergé) l’instruction et l’éducation de la jeunesse. ».
L’anticléricalisme républicain s’affirme en 1848, quand le parti de l’ordre s’appuie sur l’Eglise pour conquérir les masses populaires.
Arduin, instituteur public, est nommé provisoirement à Allauch, en novembre 1871, durant la durée du congé accordé à M. Vial, avec l’assurance d’avoir un poste à la reprise de Monsieur Vial. Il occupera, en fait, le poste jusqu’au 1er octobre 1872, date de sa nomination à Marseille.

La communauté allaudienne est marquée par une forte empreinte religieuse. Allauch fut, jusqu’à la Révolution de 1789, un fief ecclésiastique. En 1854, dans une lettre adressée au Préfet sur l’état de la commune, le Maire, Louis Barthélemy Blanc, constate qu’il « est peu de population dans le midi dévouée à la religion catholique que celle d’Allauch. C’est un témoignage qui a toujours été rendu publiquement par les prélats du diocèse. ».
Déjà, à la tête de la municipalité, il avait prononcé un discours dans lequel il avait affirmé « l’Education ne serait qu’un bienfait spéculatif si la morale religieuse, cette compagne indispensable de l’instruction , ne lui prêtait son concours protecteur : aussi telle sera la direction que l’autorité s’empressera d’imprimer à l’Instruction primaire. ».

Le Maire , François Camille, élu le 21 mai 1871, évincé le 15 septembre 1872 par Bernard et nommé, le 3 avril 1874, par le gouvernement, est un clérical notoire. Défenseur de l’école congréganiste, il est membre de la « Société civile de l’Ecole congréganiste » sise à Allauch rue de l’école. En 1888, élu Conseiller Municipal sur la liste de Plan de Cuques, il combattra énergiquement la décision, prise par le Conseil Municipal à majorité républicaine, de créer deux écoles publiques de filles. Il lira, en séance publique, une lettre dans laquelle il rend hommage aux institutrices de la Congrégation de St Joseph qui ont toujours élevé les enfants, confiés à leur soin, avec « un zèle et un dévouement dignes des plus grands éloges. ». Il considère que « la présence des religieuses, à la tête des classes, donne aux familles des garanties à nulles autres pareilles. ». Il repousse donc la proposition soumise au vote et exprime l’espoir de rallier à son refus la majorité du Conseil. Cet épisode confirme, si besoin était, le cléricalisme combattant de Maillet.
Un Maire réactionnaire, un clergé conservateur et une population pieuse c’est dans cette conjoncture, hostile à l’école publique, que Arduin va enseigner durant deux ans à Allauch.
C’est le Maire qui va l’installer dans ses fonctions. Une école sans jardin, sans latrine, sans préau, doté d’un matériel insuffisant. Arduin constate un retard des élèves dans toutes les matières d’enseignement. Une des causes de leur incapacité est leurs fréquentes absences et une indifférence incroyable de la part des enfants et des parents. Difficultés matérielles , retard scolaire, Arduin affronte cette situation avec courage et ne ménage pas sa peine pour y remédier. La discipline est difficile mais «  avec de la fermeté on pourra réussir » note Arduin. Pour améliorer le niveau il ouvre, le 20 novembre 1871, à l’école communale, un cours d’adultes gratuit quatre fois par semaine, à raison de deux heures par séance. Il sera fréquenté par 17 élèves.


Mais les partisans de l’école congréganiste vont lui livrer une guerre acharnée. Les courriers, adressés à sa hiérarchie pour lui signaler les attaques incessantes dont il est victime et lui demander son soutien , témoignent du harcèlement dont il est victime. Le 9 février 1872, il écrit à l’Inspecteur d’Académie :
«  J’ai l’honneur de vous informer que je vois avec peine que mes élèves ne peuvent assister aux offices de l’Eglise avec tout le respect de la vénération que mérite le temple du Seigneur, attendu que l’Ecole communale est reléguée dans un coin obscur et privée de la vue de l’autel et en conséquence de l’officiant. Les enfants sont assis sur des bancs mobiles privés d’agenouilloirs et de dossiers. Monsieur l’Inspecteur primaire a vu, lui-même, cette position et en a parlé à Monsieur le Curé qui n’a apporté aucun remède à cet inconvénient. Aussi, à partir de ce jour, je ne conduirai plus mes élèves à vêpres dont la durée de plus de deux heures me met dans l’impossibilité de faire tenir respectueusement les élèves de mon école attendu que la discipline est impossible sur ces bancs mobiles. »
Le 20 février, l’Inspecteur d’Académie demande à Arduin qu’il avait mandaté, si à l’Eglise, on avait changé l’école de place. Il lui répond négativement et ajoute qu’il n’irait plus à vêpres si le curé ne tenait pas la promesse qu’il lui avait faite. L’Inspecteur l’approuve et lui conseille d’écrire à l’Evêque. Arduin adresse un courrier à l’Evêque, mais n’obtient aucune réponse. La situation demeurant inchangée, il met sa menace à exécution et ne conduit plus ses élèves à Vêpres. Le curé profite de cette absence pour condamner l’enseignement laÏque. Certains parents, entrainés par le curé, les «  frères » et une partie du conseil municipal, retirent leurs enfants de l’Ecole communale. Arduin en réfère à l’Inspecteur d’Académie « malgré tout mon dévouement nous avons perdu 15 élèves et il ne nous en reste plus que 52. Je me suis transporté  chez les parents pour connaître les motifs de ces retraits. Tous m’ont dit « on nous a tant dit de choses, fait des menaces et puis le petit a dit : « je veux aller aux Frères. ».
Pression sur les parents, lors des sermons au cours desquels le curé, qui s’adresse à son auditoire essentiellement féminin, condamne l’enseignement laïque. Pression sur les enfants auxquels le curé demande, lors du catéchisme, de quitter l’Ecole communale pour aller chez celle des Frères, qu’on leur fournirait gratuitement livres, plumes, etc… On les a même menacés qu’en cas de refus ils ne seraient plus reçus. A ces menaces, Arduin répond à ses élèves : « pour votre bien futur continuez toujours à venir à l’Ecole communale. A tous ceux qui ne pourront pas payer leurs fournitures je leur en ferai cadeau. ». Il s’en ouvre au curé : « M. le Curé je ne puis croire à ce que les enfants m’ont dit ». Celui-ci rétorque : « Si ces Messieurs ( les Frères) ont des offrandes à faire, ils sont libres ». Mais Arduin n’est pas dupe, il répond au Curé : « C’est juste, et je puis en faire autant, mais comme toutes ces menées n’ont qu’un seul but : celui de supprimer l’Ecole laïque. Chacun se tiendra à cheval et je n’ai pas eu de chance de venir ici, n’importe. J’aime bien la paix, mais je ne crains pas la guerre. ».
Et la guerre va se poursuivre à propos de l’ordre de préséance à la procession de la St Sébastien. S’étant rendu aux Vêpres. Arduin se présente chez le curé car il n’a pas entendu le détail de l’ordre de préséance de la procession. Il lui demande donc d’avoir la bonté de l’éclairer afin que les choses se fassent en bon ordre. Alors, le Curé le renseigne. Mais ce qu’Arduin remarque c’est que les Frères avaient le pas sur l’Ecole communale. Il s’indigne et dit au Curé :  « les enfants qui viennent chez moi comme ceux qui vont chez les Frères sont tous vos paroissiens, néanmoins, monsieur le Curé, l’école communale étant l’école de l’Administration académique, elle doit avoir la préséance sur celle de ces Messieurs. ». Le Curé lui signale que ce n’est pas lui qui a établi cet usage et que Monsieur Fabre , son prédécesseur, ne s’en était jamais plaint. Arduin insiste : « si les choses n’ont pas été faites convenablement jusqu’à présent, ce n’est pas un prétexte, Monsieur le Curé, de continuer des prérogatives à ceux qui se les attribuent illégitimement. Du reste, je vous déclare , Monsieur le Curé, que si l’école des Frères a le pas sur la mienne, je ne conduirai pas mes élèves à la procession ». Le Curé s’engage, alors, à en parler à un de ses vicaires chargé de cette organisation et qu’avant le dimanche il lui rendrait réponse. Mais le Curé reste sur sa position. Depuis 17 ans les Frères avaient le pas sur l’école laÏque, ils veulent conserver leurs prérogatives. Arduin rend compte de cet entretien à son inspecteur et lui demande son soutien. Celui-ci confirme que l’Ecole communale doit avoir le pas sur l’Ecole libre et il ajoute que si ce droit est méconnu, monsieur Arduin est autorisé à ne pas conduire ses élèves à la procession . (janvier 1872)

Malgré le soutien de son Administration, Arduin hésite à mettre sa menace à exécution. Il craint que certains parents retirent leurs enfants de son école. Il s’en explique : « en m’abstenant d’aller à cette procession, il en serait résulté un plus grand préjudice pour mon école. Il serait temps que l’autorité diocésaine mette un terme à cet abus. Toutes ces illégalités ont pour prétexte la ruine de l’Ecole laïque communale.

La municipalité de son côté va multiplier les embuches. En octobre 1872, les locaux sont humides, les élèves sont malades car le chauffage est insuffisant. Arduin réclame du charbon, mais sa demande n’a aucun succès. Les cent francs, que le conseil municipal allouait à l’école communale pour fournitures aux enfants pauvres, sont concédés à l’école des Frères. Les latrines réclamées depuis son arrivée ne sont toujours pas installées. Pour satisfaire leurs besoins, les élèves demandent à sortir de l’école, échappant au regard de leur maître, ils s’attardent quelquefois trop longtemps ou ils ne reviennent pas en classe.

Le Maire, non seulement, ne satisfait aucune demande de Arduin, mais il envisage de supprimer un adjoint, il s’appuie pour cela sur une baisse d’effectif constatée en décembre , lors d’une visite. En effet, un état, daté du 2 avril 1872, enregistrait une fréquentation de 63 élèves en janvier, 59 en février et de 57 en mars. Mais le Maire n’en dénombre que 52. Or, ce jour là, il faisait un très violent vent du nord ce qui pouvait justifier ces absences. En outre, certains parents avaient gardé leurs enfants à la maison car les : «  acolytes de la Sainte Ligue avaient fait courrir le bruit que l’école serait payante. ». Arduin s’indigne de ces manœuvres pour discréditer son école d’autant, affirme-t-il, que depuis le 1er janvier 63 élèves sont inscrits. Il s’engage à montrer la supériorité de l’enseignement laïque et à mener une guerre à outrance à ces Messieurs malgré une pétition clandestine qu’ils font signer à tous les badauds qu’ils peuvent trouver mineurs et majeurs, femmes ou filles.

Mais ces attaques incessantes vont avoir raison de la bonne volonté, du courage dont Arduin fait preuve pour défendre l’école laïque à laquelle il est attaché. Il écrit à l’Inspecteur d’Académie : « J’ai l’honneur de vous exposer que je suis dans le plus grand ennui, la nostalgie me saisit et mon cœur reçoit de terribles déchirures au milieu d’une population fanatique et ignorante qui est travaillée par une propagande qui tient à la férocité qui veut la tenir dans les ténèbres pour mieux la gouverner. Pour réussir à supplanter l’école laïque, on agit principalement sur les mères de famille, c’est un va et vient continuel à l’Eglise. Lutter sans cesse, combattre incessamment pour une juste cause et voir sans cesse surgir de nouveaux obstacles, c’est à décourager les plus intrépides et si ce n’était mon zèle et mon dévouement et le respect que j’ai en vous, il y a bien longtemps que j’aurais abandonné la lutte. Vous avez eu la bonté, Monsieur l’Inspecteur, de vous intéresser vivement pour me faire avoir Saint Barnabé. ». Il obtiendra finalement la direction de l’école laïque de Saint Pierre, ouverte le 1er juillet 1873.

Cet épisode allaudien montre la dureté des affrontements, le harcèlement dont sont victimes quelquefois les défenseurs de l’Ecole laÏque. Il est d’autres lieux où la concurrence n’entraine aucun affrontement entre l’Ecole laïque et l’Ecole confessionnelle. C’est le cas , par exemple, dans le département de l’Ain où exerça Arduin. Il regrette d’ailleurs : «  ses bons élèves de l’Ain et leurs intelligents parents. ».